Comment
Coup de cœur graphique immédiat quand un ami me montre cette première planche de la saga Edena !
Réalisée au même format que ses planches de l'Incal, elle ne compte ici que deux cases très minimalistes. Mais quelle ambiance !!
"Il semble que la science-fiction vous intéresse aussi" demandait Claude Moliterni à Giraud en 1970 lors de cette interview historique parue dans le n°14 de Phénix.
"Je ne lis pratiquement que ça… La littérature officielle m'offre parfois des plaisirs rares, mais j'attaque toujours un bouquin de science-fiction, dans un état d'esprit du type qui trouve une caisse de bière fraiche au milieu du désert de la mort. Quant à faire un jour une bande dessinée de science-fiction, j'ai déjà tant de mal à dessiner une roue de chariot alors vous pensez… Une escadrille de soucoupes volantes !"
1983, c'est pour les fans de Moebius l'année du retour de l'Incal dans les pages de Métal Hurlant. Il y publie la suite avec Ce qui est en bas, le troisième volet de la saga débutée deux ans plus tôt.
1983 c'est également la mort de Hergé le 3 mars.
Moebius étant déjà une star pour les collectionneurs de cette époque, son portfolio Citroën deviendra l'objet de toutes les convoitises au même titre que l'album de Floc'h, Le secret de la pulmoll verte, trois ans plus tôt !
Dès 1999, Moebius confiait à Numa Sadoul que « J'ai rarement vu une de mes BD autant éditée et ce n'est pas fini. Casterman doit le republier une nième fois pour l'intégrer dans la collection Le Monde d'Edena.»
Même le journal Spirou n°2436 du 20/12/1984, le Spécial Noël de 108 pages, publiera le récit en intégral !
Pour ce qui est de son choix de la ligne claire, il dira plus tard : « En me forçant à dessiner "Sur l’Étoile" dans un style aussi dépouillé et pur que possible, je ne pouvais plus chercher refuge dans une luxuriance de détails. J’étais obligé de travailler énormément mon tracé et que chaque trait ait son importance. […] Cela m’a prémuni de cette surabondance sans fin et complètement névrotique qui caractérisait certaines de mes planches jusque-là… Et qui était ma façon de rendre intéressant ce qui n’aurait jamais été qu’une image tout médiocre sans cela, selon un procédé que tous les vieux routiers de la bande dessinée connaissent bien. Cette méthode m’a permis de travailler très vite (il m’est arrivé de dessiner quatre planches en un jour). »
Le Monde d’Edena ("Aedena" à l’origine, en référence à la maison d’édition de Jean Annestay à laquelle Moebius était associé) constitue l’un des trois grands cycles que le maître réalisa seul de bout en bout. L’univers du Garage Hermétique et du Major Fatal explore plus globalement les expériences graphiques d’écriture automatique, tandis qu’Inside Moebius relève davantage de l’introspection rationnelle et demeure sans aucun doute son univers le plus personnel. À mi-chemin entre ces deux approches, Le Monde d’Edena sera l'exploration des possibles d'un auteur au sommet de sa force créatrice des mondes imaginaires, le tout explosant dans une totale épure graphique.
Rappelons que cette saga a débuté par un travail de commande : « Je suis là en train de travailler, explique-t-il. Le téléphone sonne, on me demande un boulot. Je dis non. Cette fois-ci, ça insiste […] Au cours de la discussion, je m’aperçois qu’il y a peut-être la possibilité de faire quelque chose de tout à fait libre, un peu comme je l’avais fait pour Eram ou Europe Assistance. »
« La publicité, cela peut être aussi des occasions rigolotes, des opportunités. Et, dans le cas de Citroën, une espère de pari, de défi : comment arriver à réaliser une histoire qui soit en même temps dans la ligne de tout ce que je fais en ce moment, c’est-à-dire une histoire qui exprime un élan, qui ne soit pas un sermon, mais qui fasse passer de l’énergie ? Et puis, il se trouve qu’en plus, il y a trois ans que je n’ai pas fait de scénario. Autant de choses qui ont fait que je me suis excité sur ce projet. Le thème est venu naturellement. Les images se sont succédées les unes aux autres comme si je visionnais une histoire que j’avais déjà faite. Le signe qu’un scénario fonctionne bien réside vraiment dans cette sorte de fatalité du déroulement, quand tout se déroule ainsi, avec aisance. »
« Au début, je voulais que "Sur l’Étoile" soit dessinée par deux de mes amis. J’aurais réalisé des crayons poussés et ils auraient encré. Mais un jour où j’étais avec eux dans leur atelier pour parler du projet, j’ai commencé à réaliser quelques croquis et là, quelque chose d’étrange s’est produit : l’histoire est venue d’elle-même. Page après page, elle s’est mise à croître toute seule : dix, vingt, trente, quarante planches ! En fait, en moins de deux heures, j’avais dessiné toute la bande, très vite, sous forme crobardée. Quand j’eus terminé, je me suis aperçu qu’ils me regardaient éberlués et l’un d’eux m’a dit : C’est l’histoire complète des quatre pages pour Citroën. » (Propos de Moebius recueillis par Jean Annestay et publiés dans la postface de l'édition Casterman de 1990)